L’ukiyo-e contemporain : des estampes anciennes au goût du jour
L’ukiyo-e, l’art japonais de l’estampe gravée sur bois, est généralement associé à Katsushika Hokusai (1760-1849), dont La Grande Vague de Kanagawa (vers 1830-1832) est considérée comme l’une des œuvres d’art les plus reconnaissables au monde. Bien que ces œuvres restent au cœur de son héritage, l’ukiyo-e n’a jamais cessé d’être ancré dans le présent. Aujourd’hui, les artistes contemporains adaptent les compositions audacieuses et les techniques de gravure sur bois de l’ukiyo-e à des sujets modernes.
L’héritage ininterrompu de l’ukiyo-e
La Grande Vague de Kanagawa (vers 1830-1832) de Katsushika Hokusai fait partie de la série des « Trente-six vues du mont Fuji » de l’artiste.
La Grande Vague de Kanagawa (vers 1830-1832) de Katsushika Hokusai fait partie de la série des « Trente-six vues du mont Fuji » de l’artiste.
L’ukiyo-e, qui se traduit approximativement par « images du monde flottant », est apparu pendant la période Edo (1603-1868) comme une forme d’art représentant les tendances et les divertissements de l’époque. Le terme « ukiyo » reflète le changement sémantique survenu alors. À l’origine, il désignait le « monde mélancolique », un concept bouddhiste soulignant le caractère éphémère de la vie. Mais il a été réinterprété pour signifier le « monde flottant », annonçant une nouvelle ère qui célébrait le fait de vivre l’instant présent.
Ces estampes étaient le fruit d’un travail collectif entre plusieurs spécialistes : les artistes concevaient les images, les graveurs sculptaient les blocs de bois et les imprimeurs appliquaient la couleur pour aboutir à l’œuvre finale. Cette méthode collaborative permettait de reproduire efficacement ces images, qui pouvaient ainsi être largement diffusées auprès du public japonais. Les sujets les plus courants comprenaient les femmes, les êtres surnaturels et les sites célèbres. Ces images reflétaient les centres d’intérêt et les aspirations de l’époque.
À gauche : Hiroshige Utagawa, Averse soudaine sur le pont Shin-Ohashi à Atake (vers 1857) ; à droite : Vincent Van Gogh, Pont sous la pluie (d’après Hiroshige) (vers 1887).
À gauche : Hiroshige Utagawa, Averse soudaine sur le pont Shin-Ohashi à Atake (vers 1857) ; à droite : Vincent Van Gogh, Pont sous la pluie (d’après Hiroshige) (vers 1887).
Par la suite, les contours marqués, les aplats de couleur et les compositions équilibrées de l’ukiyo-e ont influencé de nombreux artistes occidentaux, tels que Vincent Van Gogh. Ces mêmes qualités continuent de l’ukiyo-e un format particulièrement intéressant en matière d’expression contemporaine.
Préserver les techniques anciennes pour des applications modernes
Au cœur de l’ukiyo-e moderne se trouve la préservation du procédé traditionnel des estampes sur bois. L’Adachi Institute of Woodcut Prints joue un rôle essentiel dans cette perspective. Fondé en 1928, cet institut a été créé pour préserver l’art de l’ukiyo-e, à une époque où les nouvelles technologies d’impression commençaient à remplacer les méthodes traditionnelles de gravure sur bois.
L’Adachi Institute se concentre principalement sur la reproduction d’ukiyo-e à l’aide des mêmes procédés que ceux utilisés pendant la période d’Edo. À ce jour, plus de 1 200 œuvres d’art ont été reproduites à l’aide de planches de bois de cerisier sculptées, de pigments naturels et de papier washi fait main. Ces matériaux et techniques confèrent aux estampes leurs couleurs et textures caractéristiques.
L’Adachi Institute soutient divers métiers d’art dans la création d’estampes ukiyo-e contemporaines.
L’Adachi Institute soutient divers métiers d’art dans la création d’estampes ukiyo-e contemporaines.
Parallèlement à son travail de reproduction, l’Adachi Institute soutient la création d’estampes ukiyo-e modernes en collaborant avec des artistes japonais et internationaux qui ajoutent des éléments graphiques contemporains, tout en travaillant avec des graveurs et des imprimeurs expérimentés, afin de donner vie à leurs créations grâce aux techniques traditionnelles de gravure sur bois.
Les célèbres œuvres d’art en fil rouge de l’artiste Chiharu Shiota, « Connected to the Universe -Red Waves, Red Lines, Red Circles- », ont été transposées en estampes avec le soutien de l’Adachi Institute. (Avec l’aimable autorisation de Chiharu Shiota « Connected to the Universe Red Waves, Red Lines, Red Circles- » © JASPAR, Tokyo, 2025 et Chiharu Shiota)
Les célèbres œuvres d’art en fil rouge de l’artiste Chiharu Shiota, « Connected to the Universe -Red Waves, Red Lines, Red Circles- », ont été transposées en estampes avec le soutien de l’Adachi Institute. (Avec l’aimable autorisation de Chiharu Shiota « Connected to the Universe Red Waves, Red Lines, Red Circles- » © JASPAR, Tokyo, 2025 et Chiharu Shiota)
L’Adachi Institute a joué un rôle déterminant en aidant les artistes contemporains à intégrer la gravure sur bois à leurs pratiques. Chiharu Shiota, dont l’exposition The Soul Trembles parcourt le monde depuis sa première à Tokyo en 2019, en est un exemple notable. En 2023, elle a collaboré avec l’Institut pour produire trois estampes uniques, ornées de son motif emblématique de fils rouges.
À la croisée des techniques et des cultures
A-UN Carp, une œuvre d’art de Kohei Kyomori représentant deux carpes colorées. (Avec l’aimable autorisation de Kohei Kyomori, A-UN Carp, 2025© Kohei Kyomori / Avec l’aimable autorisation de la WHITESTONE GALLERY)
A-UN Carp, une œuvre d’art de Kohei Kyomori représentant deux carpes colorées. (Avec l’aimable autorisation de Kohei Kyomori, A-UN Carp, 2025© Kohei Kyomori / Avec l’aimable autorisation de la WHITESTONE GALLERY)
En dehors de l’Adachi Institute, l’ukiyo-e contemporain continue d’évoluer grâce à des artistes japonais qui associent les techniques de gravure sur bois à différents supports et cultures. Parmi eux, Kohei Kyomori réinterprète les motifs décoratifs de différentes cultures et époques à travers un prisme moderne. En collaboration avec UNSODO, un éditeur d’estampes sur bois établi de longue date à Kyoto, Kyomori allie le design numérique à l’artisanat traditionnel. Ses œuvres sont gravées à la main et au laser, puis imprimées à l’aide de 191 applications de couleur, ce qui leur confère une profondeur et un éclat remarquables.
Une estampe ukiyo-e réalisée par Masumi Ishikawa, présentée lors de son exposition de 2017, « Shinsekai-kikou ». (Avec l’aimable autorisation de © KONJAKU Labo.)
Une estampe ukiyo-e réalisée par Masumi Ishikawa, présentée lors de son exposition de 2017, « Shinsekai-kikou ». (Avec l’aimable autorisation de © KONJAKU Labo.)
Une autre artiste qui s’intéresse aux estampes est Masumi Ishikawa, une artiste née à Tokyo qui adapte la composition et le style des portraits ukiyo-e à la culture populaire contemporaine. Elle crée des images saisissantes représentant des personnalités et des franchises mondialement connues, japonaises et étrangères, dans le style ukiyo-e.
Un miroir de la société et de la culture contemporaine
À la période d’Edo, l’ukiyo-e représentait le monde du divertissement et d’autres aspects de la culture populaire de l’époque. L’ukiyo-e contemporain fonctionne selon le même principe, utilisant les techniques traditionnelles de gravure sur bois pour explorer les thèmes culturels et sociaux actuels du Japon, reflétant ainsi les tendances modernes.
Ce qui reste inchangé, c’est le travail artisanal collaboratif qu’il implique, c’est-à-dire l’interaction entre les artistes, les graveurs et les imprimeurs. Ces éléments ancrent l’ukiyo-e dans ses techniques historiques, même si les artistes poussent ce médium vers de nouveaux sujets et des processus de création hybrides. Il en résulte une forme d’art typiquement japonaise qui honore son passé tout en restant pleinement en phase avec les tendances actuelles.